4. Pas de regrets

Cette histoire me fût racontée par un étudiant, durant mes années d’université. Afin de préserver son anonymat, je resterai discret quant à la date et au lieu précis de notre rencontre.

Par ailleurs, le seul détail à son propos que je me permettrai de restituer, est qu’il me semblait habité d’une obsession pour les sorties en tout genre.

Il parlait avec tout le monde, s’investissait au bureau des étudiants, était de toutes les soirées.

Et quand on lui demandait comment il comptait tenir ce rythme avec les études, il prononçait toujours cette phrase : « au moins moi, je n’aurai pas de regrets ».

Je me souviens de l’avoir rencontré un soir de novembre où je veillais à la bibliothèque.

Par chance, cette dernière était accessible jusqu’à 22h00, me permettant de travailler les TD tard le soir.

Aux alentours de 20h00, je m’accordai une pause et me cherchai quelque chose à grignoter à la machine.

Lui s’était installé à une petite table de la cafétéria, sa tête posée dans ses mains.

Nous étions seuls. Alors que je l’effleurais pour me diriger vers les distributeurs, je fus surpris par le son de sa voix.

« Enfant, je passais tous les jours devant cette maison de retraite. »

Je me retournai pour le regarder, mais ne répondis pas. Il avait une voix plus fluette qu’on ne l’aurait soupçonné d’un garçon de son âge.

« Elle était si proche de mon domicile et entourée par un terrain tellement grand, que sa cour était devenue une surface de jeu privilégiée pour les enfants de mon quartier.

Nous y construisions des cabanes dans les arbres immenses qui l’entouraient, et y jouions à tellement de jeux absurdes que je ne saurais les lister aujourd’hui.

Cela ne plaisait pas du tout à certains résidents âgés, qui nous chassaient dès qu’ils en avaient l’opportunité.

Je me souviens d’un vieil homme en particulier qui, dès qu’il nous voyait, nous inondait de toutes sortes de jurons de sa voix rauque de fumeur âgé.

Nous répliquions en nous moquant de ses bretelles et de sa chemise rouge, lui criant qu’il pourrait se changer de temps en temps, avant de partir en courant. »

Je me rappelle de l’impression que me donnait son visage ce soir-là pendant que j’écoutais ce qu’il avait à me dire. J’y lisais l’épuisement. Mais aussi une certaine lucidité quant à l’absurdité de ce rythme de vie, intenable sur la durée.

Malgré ses yeux lestés de cernes, sa peau blanche et fragilisée par les soirées enfumées, ses cheveux mal nourris en mauvaise santé, il poursuivait sa narration :

« Je me souviens de l’avoir croisé un dimanche en particulier. Une journée bien ennuyante pour moi, car tous mes copains n’étaient pas là ou occupés. Je me rappelle même des remontrances du père d’un de mes amis. Je voulais absolument que son fils me rejoigne pour jouer dehors, et il avait fini par me crier à la fenêtre « ce n’est pas parce que tu sonnes 6 fois en une heure qu’il va pouvoir sortir ! On a de la famille à la maison, maintenant va t’occuper ailleurs ! ».

Alors que, déçu, je m’ennuyais ferme à répéter d’incessants tours de vélo dans mon quartier,je le vis assis sur un banc.

Là, dans la cour de la maison de retraite, sous un arbre, une chemise rouge coiffée d’une paire de bretelles avait l’air aussi de trouver le temps long.

Une opportunité pour moi de tromper l’ennui. Je montais un stratagème qui consistait à lui passer devant à toute vitesse sur mon vélo. Suffisamment loin pour qu’il ne puisse pas m’attraper, suffisamment proche pour le faire crier.

Alors imaginez ma déception face à son absence totale de réaction, même au bout de trois passages toujours plus proches. J’avais pourtant presque réussi à l’éclabousser de boue !

Vexé, je passais un peu plus lentement devant lui.

-« hey ! Vieux débris ! » lançai-je à distance de sécurité.

Il leva enfin la tête. Un rictus se glissa au coin de sa bouche.

-« Vous ne croyez pas si bien dire jeune homme », m’avait-il répondu.

J’étais complètement déconcerté. Jamais le vieux ne m’avait nommé autrement que par des insultes.

Et surtout, sa voix était étonnement claire. Limpide comme de l’eau. Évanouies les années de tabagisme.

⁃ « Vous faites quoi ? » finissai-je par lui demander.

Il éclata de rire.

⁃ « Je compte mes regrets, gamin. Y en a un sacré paquet… »

Il avait un petit rire constant qui le secouait. Je faisais le tour du banc sur mon vélo, conservant toujours une bonne distance.

Je n’aimais pas sa voix. Elle était trop claire.

⁃ « Pourquoi vous faites ça ? Vous connaissez déjà votre vie non ? »

⁃ « Hehe figure toi que pas tant que ça. Si t’approches, je pourrai te raconter des choses ! Ça me fatigue de te parler si loin ».

Je voulais pas m’approcher. Je lui dis que j’étais bien là où j’étais.

⁃ « T’es un trouillard hein? ».

⁃ « Non, je suis pas un trouillard. Je suis bien là ».

⁃ « D’accord ,d’accord. Je vais te raconter un truc trouillard. Et tu me croiras peut-être pas. Je t’ai l’air vieux ?».

⁃ « Ben oui, vous êtes en maison de retraite ».

⁃ « Mais quel âge à ton avis ? ».

⁃ « Je sais pas…80 ans ? 85 ans ? ».

Le vieux éclata de rire.

⁃ « Oui, ce vieux Michel a bien cet âge là… moi, j’ai beaucoup plus. Bientôt 500 ans pour être précis ».

⁃ « Qu’est-ce que vous racontez ? C’est n’importe quoi, vous seriez mort depuis longtemps… »

⁃ « Hahahaha j’aimerais bien. Mais tu sais quoi? Il y a longtemps, très très longtemps, je m’occupais des personnes âgées comme cette carcasse que tu vois aujourd’hui. Je m’occupais pas que de ces personnes là, mais à elles, je leur donnais les derniers sacrements ».

⁃ « C’est quoi ça ? »

⁃ « C’est quand les gens vont mourir. Je leur accordais la bénédiction du Christ, parce que j’étais prêtre. Je restais seul avec eux, et je leur disais une formule en latin. Mais les vieux, ils étaient ennuyeux parfois… pleins de regrets. Au début, je partageais leurs dernières paroles avec leurs proches, quand c’était le souhait des mourants. Mais il y avait tellement de vieux qui mouraient à cette époque… tellement de regrets à partager. Un jour, j’ai arrêté de rapporter leurs dernières volontés. Ça m’a libéré pas mal de temps…Hahahaha. »

⁃ « D’accord, mais vous avez quand-même pas 500 ans ».

⁃ « Hahaha c’est là que c’est intéressant gamin. »

Le vieux s’était redressé sur le banc, pour se poser sur le dossier et me faire face. De mon côté, j’avais mis les pieds sur les pédales de mon vélo .

⁃ « Un jour je suis mort à mon tour. Quelqu’un est venu pour mes derniers sacrements. J’étais complètement délirant. J’entendais des voix. Elles me disaient que je n’avais pas partagé les regrets de mon vivant. Je les partagerai donc dans la mort, jusqu’au jour où je trouverai une conscience qui n’en ai pas. » »

Dans la cafétéria , les mains du jeune homme tremblaient. Il semblait sur le point de craquer.

Il se contint, puis reprit :

«  là, le vieux me dit :

⁃ « Depuis, je partage les derniers instants de regrets dans la tête de ceux qui vont mourir. Je ne suis jamais tombé sur quelqu’un qui n’en ai pas. J’y ai bien réfléchi. Et tu sais qui n’à pas de regrets trouillard ? »
La voix du vieux devint soudain sérieuse. Plus de rire.

⁃ « les gamins de ton âge ».

Il avait sauté du banc. Moi je me retournais aussi vite que possible, et j’eus tout juste le temps d’utiliser mon avance pour démarrer à toute vitesse sur mon vélo.

Je fonçais sur le sol d’herbe dans la cour de la maison de retraite. Derrière moi, j’entendais ses pas qui couraient à toute vitesse, et son souffle furieux. Ses doigts effleurèrent mon dos, tentèrent d’attraper mon t-shirt.

Je criais alors que j’atteignais la sortie du terrain de la maison de retraite.

J’avançais encore, mais ne l’entendis plus.

Quand je me sentis en sécurité, je me retournai, et aperçus le vieux écroulé au sol. Face contre terre.

Complètement déboussolé, je détalai vers le bâtiment où habitaient les personnes âgées, contournant de très loin le corps affalé. Je trouvai un soignant, à qui je racontai l’histoire.

⁃ « on s’en occupe petit, toi rentre chez toi. Ça fait quelques jours qu’il délire un peu, mais on le laisse se balader dans le jardin ».

Une collègue en blouse blanche se dirigea vers l’homme à qui je parlais. Elle lui dit juste : « je vais dans la chambre 24. La Claudine commence à nous faire le même coup que Michel. Elle arrête pas de rire et de parler de ses regrets » ».

Mon camarade s’arrêta de parler.

Finalement , il redressa la tête , se fendit d’un petit sourire , avant de me dire : 

« Je ne vivrai pas longtemps à ce rythme, je le sais bien. Mais au moins, je n’aurai pas de regrets ».

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