6. Évanescente

Un mot parvenu jusqu’à moi est-il à considérer comme une histoire m’ayant été contée ?

Plus qu’un mot, ce sont quelques feuilles déchirées qui flottaient au vent, alors que je me baladais le long d’un canal ce dimanche. J’étais fort surpris qu’elles aient voyagé ensemble, sans s’abîmer dans le cours de l’eau paisible bordant le chemin.

Les douloureuses éraflures de plume sur le papier fin ; les tâches d’encre nées de l’écoulement des larmes sur des mots raturés ; la subtile élégance de l’écriture penchée ; ce fragment d’une mosaïque d’existence, avait attiré mon regard.

Je soufflai dans mes paumes saisies par le froid, et ramassai les petites feuilles arrivées à mes pieds que je tentai de manipuler de mes doigts engourdis. J’ en entamai la lecture tout en poursuivant ma marche sous l’œil fatigué des arbres nus.

Aujourd’hui, peu de temps après ma lecture, l’encre commence déjà à s’effacer du papier.

Je décide de vous en restituer le contenu sur un support pérenne. J’espère que son autrice n’en sera point fâchée :

« Là où je vis, il pleut parfois longtemps.

L’eau ruisselle sur les cicatrices des façades de béton.

Elle purifie, pour un temps, les amertumes enfouies dans les cœurs las. Réfugiés dans la chaleur des bâtiments, les habitants s’interrogent sur l’importance de leurs colères, leurs yeux perdus dans les ricochets des perles de pluie.

De temps à autre, je prends le temps de suivre leurs regards. En les observant suffisamment longtemps, on les devine voguer d’un regret à l’autre, tel un bateau de papier sillonnant les eaux de flaque en flaque.

La nuit, leurs songes se mêlent aux couleurs du béton jauni par la lumière des lampadaires, auquel les gouttes donnent une curieuse teinte apaisante. Il m’est arrivé récemment, en levant la tête à un carrefour, d’être la seule de toute une assemblée d’hommes, de femmes et d’enfants, à avoir le menton relevé.

Tous, sans exception, semblaient avoir abandonné leurs pensées au gré de l’écoulement des gouttes.

Je les vois. Leurs désillusions cuisantes. Leurs regrets éprouvants. Leurs souvenirs amers. Leurs rêves inachevés. Oui, je perçois jusqu’aux plus petites de leurs meurtrissures. Nettoyées de l’âme des passants par le ruissellement des eaux ; emportées par l’écoulement du liquide bienfaiteur.

Dans cette goutte-ci, je devine la blessure infligée par un père méprisant ; dans celle-là, l’écume du chagrin laissé par un amour non réciproque ; dans d’autres, je saisis le rejet d’un groupe convoité ; des amitiés trompées ; le regret du temps gâché sans ses enfants ; l’amertume d’un travail avilissant ; la haine du temps perfide qui s’enfuit ; la honte d’un moment de lâcheté ; l’espoir déçu d’une maîtresse éternellement reconduite ; une humiliation fugace ; un harcèlement répété ; le deuil de sa jeunesse ; le deuil d’un aïeul ; le deuil d’un pays abandonné sous le bruit des armes ; le deuil de ceux tombés au voyage ; le deuil d’une famille.

Et s’écoulent, s’écoulent les remords, s’écoulent les contritions, s’écoulent les repentirs, s’écoulent les pénitences et repentances ;

Et les âmes s’allègent, s’allègent de leurs fardeaux , de leurs lamentations, s’allègent du poids des ans, de leur mélancolie, s’allègent de leur nostalgie et mal du pays.

Alors, ils relèvent la tête ; reprennent leurs routes légers ; moi, je me sens encore moins présente.

Pourquoi n’ai-je pas de regrets qui s’écoulent dans la pluie ? Je m’aperçois dans un reflet. Mon visage de femme noire. Ma parka imperméable jaune. Tout cela ne me dit rien.

Je marche. M’installe à un café. Dans le wagon d’un train. Il pleut. L’eau emporte les amertumes, oui…celle des autres.

Moi je n’ai pas de regrets. Que des questions : où puis-je rentrer ? Quel foyer m’attend ? Quel amour infidèle ai-je à retrouver ? Quel père négligeant ? Quelle mère faillible ? Quels amis décevants ?

Je ne connais donc rien de tout cela ? Je marche, seul visage droit dans les foules en prière ; jour après jour, dans la grisaille, ombre dans la brume ; nuit après nuit, sous les lumières artificielles des façades et lampadaires.

Au fur et à mesure que les jours avancent, mes pas ne font plus de vagues dans les flaques d’eau ; et quand les nuits défilent, je ne suis presque plus un obstacle aux lumières colorées créées par l’Homme.

Les perles du ciel se calment.

La joie s’installe. Je m’évapore.

Jusqu’à la prochaine pluie ?

Avant ma complète évanescence, je laisse quelques mots.

Il n’y a pas trace de moi dans l’eau. J’en laisse au moins une dans l’encre ».

Les mots se dissipent sur les pages. Désormais, ils sont à peine visible.

Dehors, pas de pluie à l’horizon.

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