7. L’épreuve du gouffre.

N’y a t-il pas des jours où la moindre tâche semble harassante ? Où chaque effort, même le plus minime, semble s’élever devant nos yeux impuissants, comme un mont enneigé aux parois escarpées ?

Cet épuisement caractéristique des mauvais jours m’accompagnait en ce 11 janvier 2017. Il m’avait salué au réveil, s’était glissé dans les poches de ma veste quand je partis au travail, avant de se faufiler habilement dans mon sac de sport.

Et pour finir, il m’accompagnait bien aimablement faire mes courses.

Il me semble que sa présence n’était pas passée inaperçue lorsque, arrivé à la caisse du supermarché près de mon domicile, je ne remarquai même pas le tapis sur lequel on dépose ses achats avancer.

–  » Bon ça bouge là ! » me rappela aimablement une dame entre deux âges aux cheveux décolorés derrière moi, qui acheva sa phrase par un soupir exaspéré.

Je ne pris pas la peine de la regarder ni de lui répondre, et posai tranquillement mes articles sur le support de caoutchouc noir.

– « Bonsoir », me dit une voix de jeune homme alors que s’élevaient les « bips » caractéristiques des produits en train d’être scannés. Je lui répondis mécaniquement sans même le voir.

Mes sachets plastiques remplis de commissions, je composai mon code de carte bancaire et relevai la tête pour lui dire au-revoir.

Il me fixait avec des yeux parfaitement ronds. Il était métisse, les cheveux crépus, le visage incroyablement lisse – s’il n’avait pas eu cette taille, j’aurais cru que le magasin faisait travailler un enfant.

Il me rendit mon « au revoir » à voix basse. Je crus un moment qu’il avait vu un fantôme.

Je franchis les portes automatiques du magasin, saluai le vigile qu’on devinait pressé de voir venir la fermeture, et commençai péniblement à braver le froid en direction de mon appartement.

J’avançai quelques mètres le menton rentré dans ma veste, mes pauvres doigts endoloris par le pincement du plastique combiné à la morsure du froid. J’avais hâte de rentrer.

– « ATTENDEZ ! ATTENDEZ ! » Cria une voix derrière moi qui me fît sursauter.

C’était le jeune caissier qui avait quitté son magasin pour me courir après. Je me demandai ce que j’avais pu oublier là-bas – pas ma carte de crédit, espérai-je.

Il arriva à mon niveau, et je constatai qu’il me dépassait d’une bonne tête. J’avais la curieuse impression de parler à un enfant géant. Et ses avant-bras étaient étonnamment musclés, même pour moi qui fréquentait les salles de gym.

– « Faut que vous m’aidiez» commença-t-il.

Je posai mes courses sur le trottoir, fronçai les sourcils sous l’incrédulité de ses propos.

– « Je sais que ça va recommencer cette nuit. J’ai peur de pas y arriver cette fois ».

Il me montra la paume de ses mains, complètement couvertes de cornes. Un phénomène que je connaissais, causé par les barres auxquelles on s’accroche ou par celles qu’on soulève en musculation.

Cependant, les siennes étaient dans un état excessivement abîmé. J’y voyais des écorchures, des morceaux de peau arrachés. Même en supposant un entraînement intense, les blessures étaient franches.

-« Vous voulez savoir comment j’ai fait ça ? Tout les gars à la fac me disent de me calmer avec les tractions. Mais j’en fais même pas ! Je ne mets jamais les pieds dans une salle de sport, je ne fréquente pas non plus les parcs en plein air ! ».

Je voyais bien dans ses yeux qu’il tenait absolument à me convaincre. Il avait l’air habité par un curieux mélange de surprise et d’effroi. Sans doute le genre de sentiment qu’on expérimente face à un phénomène qui provoque en nous aussi bien la surprise que la terreur.

– «Chaque soir, je m’endors dans mon lit, et je me réveille au beau milieu de la nuit dans un gouffre. J’ai eu beau fermer la porte à clef, dormir chez un ami, prendre un air bnb…rien n’y fait … toutes les nuits, c’est la même histoire. J’ouvre les yeux et je suis debout, au fond d’un trou dans la terre. »

Il souffla en constatant mon air incrédule. Il reprit sur un ton de reproche :

« Arrêtez de jouer le surpris. A vous je peux en parler, je le sais.Vous savez que je suis pas fou. Et je pourrais vous le décrire parfaitement ce putain d’endroit…

Par exemple, je peux vous raconter que les premières nuits, le sol était juste recouvert d’une petite surface d’eau trouble sur un sol boueux. Si, me regardez pas comme ça.

Je me souviens avoir aussi tout de suite remarqué cette grande pierre au centre, qui me permettait de m’élever dans le trou.

Je ne sais même pas vraiment pourquoi, mais je suis monté sur cette roche centrale. De cette position je trouvais le gouffre pas si profond, et je sentais que je devais l’escalader pour atteindre la lumière au sommet.

Je sais que c’est bizarre ce que je raconte, mais dès que je me réveille là-bas, je n’ai pas le choix : je dois escalader jusqu’à la sortie.»

Je réalisai a cet instant qu’il ne tremblait pas malgré sa tenue extrêmement simple – son seul t-shirt de travail noir et vert, avec le logo du magasin et son badge sur lequel était écrit « Mathias ». Il avait quitté son magasin depuis déjà un moment…

Mais me raconter son récit paraissait une mission trop importante pour se laisser distraire par des choses aussi futiles que le vent glacial ou son travail qui l’attendait :

« La première nuit, ce n’était pas trop difficile. J’escaladais le gouffre facilement, et après avoir atteint la lumière, je me réveillais.

Le matin, j’étais installé dans mon lit, avec l’impression d’avoir fait un rêve bizarre et… voilà tout.

Par contre c’est dans la journée, pendant mes cours et que j’écrivais sur mon pc portable , que je sentais venir cette petite tension qui s’installait dans mes bras, avec une chaleur dans mes mains.

Je me rappelle que ça m’a surpris, et je me revois secouer mes bras pour les dégourdir. Puis tout à coup, il y a eu ce pincement dans mes paumes, le même que celui de la nuit quand je m’accrochais à une corniche pour escalader l’intérieur du gouffre.

Avec la douleur et la surprise, j’ai poussé un cri en plein milieu de l’amphi. Les gens autour de moi m’ont regardé comme un fou. Ils se foutaient de ma gueule ! ».

Il m’avait semblé particulièrement blessé en prononçant cette dernière phrase. J’y voyais une indignation face à l’incompréhension générale de quelqu’un vivant une situation difficile.

Il se reprit instantanément :

« Je comprends hein ! Moi aussi j’aurais peut-être réagis comme eux…

Mais ils se rendent pas compte. J’aurais pu supporter cette situation sans trop de problèmes encore longtemps, si le gouffre ne s’était pas agrandi.

C’est venu petit à petit. Soir après soir. Je voyais la sortie s’éloigner un peu plus chaque nuit. Les douleurs causées par l’escalade elles, sont devenues de plus en plus fortes, les séquelles se sont installées.

Et quand le trou a commencé à devenir vraiment profond, de la taille d’un immeuble, ils ont commencé à affluer. Cette bande d’enfoirés ! »

Il tenait maintenant ses mains devant lui, l’air ébahi. Une bourrasque de vent gelée nous arriva droit dessus. J’enfonçai encore mon menton dans ma veste, tandis que ses yeux rougissaient, injectés de sang sous l’effet de la peur et de la colère.

« Ils étaient deux trois à m’observer d’en haut au début. Des immenses silhouettes filiformes et encapuchonnées. Je n’ai jamais vu le moindre de leurs visages, mais leurs mains… »

Il cogna ses mains abîmées entre elles.

 » Ce sont des os ! Vous m’entendez ? Ce ne sont pas des mains comme nous, mais des os de doigts affreusement longs !
Et maintenant, chaque nuit, ils sont de plus en plus nombreux ; Dans les parois jaunes, il y a des aspérités qui forment des genres de balcons qui son inaccessibles pour moi – il y a aucune prise pour les atteindre. Et eux s’installent dessus ! Et ils rigolent ensemble, dans une langue immonde que je ne connais pas.

Ils me regardent, poussent des éclats de rire quand je manque de tomber.

Un soir, alors que je montais encore une fois sur la grande pierre centrale, l’un d’entre eux cria depuis un balcon. Tous commencèrent à s’agiter dans une danse ridicule.

Moi je voyais l’eau monter, le rocher central s’élever en même temps.

Dans l’eau boueuse, il y a maintenant quelque chose qui s’agite. Elle est trop opaque pour que je sache exactement ce qu’il y a dessous. »

On reconnaît la terreur quand on la voit chez quelqu’un. Je peux le dire, car c’est ce que je lisais sur son visage à ce moment :

« Mais ça gronde; ça peste ; ça s’agite ; ça a faim. Très faim…Je le sens.

Maintenant, quand je commence à grimper, je sais ce qui m’attend si je tombe. »

Une voix cria au loin. Elle venait du magasin.

C’était le vigile, manifestement en colère :

-« PUTAIN MATHIAS QU’EST-CE TU FOUS ? Y A UNE FILE MONSTRE LA, ET JE VOUDRAIS SORTIR AVANT 21h00 J’AI DES GAMINS MOI ! ».

Mathias me regarda :

« Faut que j’y retourne. Je travaille ici, de toute façon je peux pas m’arrêter…Faut que je mange. Vous, on vous parle et je suis sur que je suis pas le seul à qui on fait subir ça. Ils ont l’air de beaucoup trop s’amuser pour se contenter de moi… Si quelqu’un vous donne une solution, venez me voir, je vous en supplie… ».

Sur ces dernières paroles, il tourna les talons en direction du magasin.

Je ramassai les sachets de plastique, rentrai chez moi.

Le lendemain était une journée bien moins rude. Je me sentais nettement moins épuisé. La fatigue était restée à la maison toute la journée, attendant mon retour.

Quand je passai acheter des pâtes, j’atteignis la caisse les yeux levés, plus alerte que la veille. Je cherchai le caissier du regard, mais il ne semblait pas travailler ce jour-ci.

D’ailleurs, il ne sembla pas poursuivre son petit boulot les jours suivants non plus.

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