8. PSOUSAMENDERS

Mai 2018. Je reçois un message sans objet de la part d’un pseudonyme tout en majuscules à la signification inconnue : « PSOUSAMENDERS ».

Le texte lui, se résume à une question :
– « Quels sont les passages ? ».

C’est tout. Rien d’autre.

Cette énigme m’est envoyée depuis un forum sur lequel je me suis inscrit pour des raisons tout à fait triviales. Des étranges vis fixées à des agrafes relient deux parties de mon canapé, et j’ai besoin de désolidariser les deux blocs. Je prends donc en photo les bouts de métal récalcitrants avant de poster les clichés sur un site dédié au bricolage, où des personnes plus compétentes que moi pourront m’informer sur la marche à suivre.

Je suis étonné de la réactivité des membres du forum et l’extraordinaire solidarité internet ; en comparaison des bonnes âmes qui me transmettent leur savoir bénévolement, je me sens effroyablement égoïste. J’obtiens une réponse sobre et efficace, en échange de laquelle on ne me réclame aucune contrepartie.

Mon problème résolu, je remercie mes bienfaiteurs et, dans la soirée, je m’apprête à clôturer mon compte créé uniquement pour ce problème particulier.

Je remarque alors ce message privé. Il est signalé par un petit « 1 » blanc dans un rond rouge, accolé à une enveloppe désignant la messagerie personnelle.

Je décide de le lire, par considération envers cette plateforme dont les participants m’ont généreusement aidé.

J’y découvre le message que je vous ai restitué plus haut.

A sa lecture, je frissonne.

Je devine aisément ce dont il s’agit. Un porteur.

J’aurais souhaité ignorer son énigme ; laisser l’inconnu – lui ou elle ? – à ses affaires et m’en retourner aux miennes.

Mais je vous en ai averti ; quand ils me parlent, j’écoute. Peu importe le support.

Hésitant, pestant contre ma propre impuissance, je rédige depuis mon pc portable une réponse courte, sans fioritures. J’espère qu’elle ne trouve jamais de réponse.
– « Quels passages ? ».

Je ferme le clapet de l’ordinateur, et pars me coucher.

Le lendemain est une journée parfaitement ordinaire, rythmée par mon ignoble train-train rassurant : travail ; sport ; maison.

Je complète l’affreuse routine par un moment de repos sur mon canapé – le maintenant célèbre Netflix and Chill – quand cette sensation vient me gratter l’intérieur du crâne.

Un témoignage m’attend peut-être sur cette messagerie, que je n’ai pas supprimée volontairement.

Je tente de l’ignorer, m’efforçant de terminer ma soirée sans consulter le forum. Vers 22h30 je décide d’aller me coucher, songeant que j’ai bien droit à mes instants de repos. Après tout, je n’ai rien à voir avec toutes ces histoires que l’on me raconte. Je n’ai jamais fait de mal à personne à ma connaissance.

03h00 du matin cette même nuit. Je me réveille, toujours gêné par ce sentiment de devoir vérifier si on m’a écrit.

Agacé j’allume mon ordinateur et me connecte au site, pressé d’en finir.
Je suis accueilli par un « 1 » blanc dans un rond rouge.

Je pourrais certes continuer à résister. Mais je dois réaliser un travail important le lendemain, et je ne peux décemment pas passer une nuit blanche.

Je ne saurais dire pourquoi mais une appréhension me saisis. Je suis pourtant habitué à tout cela. J’ai déjà reçu des mails, des appels, été interpellé un nombre incalculable de fois.

La conclusion est systématiquement la même : ils finissent par me raconter leurs curieuses mésaventures avant de s’en aller. En quoi cette situation serait différente ?

J’ouvre la missive numérique. Une réponse, aussi courte que la question initiale : 
– « D’un endroit à un autre ».

C’est la première fois, je le réalise, que ma participation active est impliquée dans l’écoute d’une histoire. Je suis obligé de répondre… je dois l’entendre jusqu’au bout. Et il/elle n’achèvera pas son récit si je ne le/la relance pas.

– « ça dépend des endroits j’imagine ».
Je peux enfin m’endormir.

La discussion prend cette tournure chaque soir. Plusieurs fois je tente de résister, et plusieurs nuits je ne dors pas. Si bien que j’y reviens toujours et qu’au bout du compte, je cesse de lutter.

Le lendemain, l’échange reste toujours aussi floue :
– « précisément ».

Je devine son dessein ; il/elle me force ainsi à illustrer :  « «entre deux villes c’est une route par exemple».

Le surlendemain :

– «Quoi d’autre ?»

– «entre deux montagnes un pont».

Le jour d’après :

– «C’est vrai».

– «Entre deux continents l’air grâce à l’avion, ou l’eau par le bateau».

Nos échanges se poursuivent ainsi, jour après jour. Après avoir épuisé les hypothèses et moyens de transport, il/elle me nargue. On me fait tourner en rond :

– « C’est tout ? »

– « J’en sais rien dites moi. L’espace entre les planètes ? Les flux de données internet ? ».

Après ce dernier message, je ne reçois plus de réponse pendant des semaines. Je ne saisis pas. M’a-t-il oublié ?

Tout l’été, PSOUSAMENDERS ne m’adresse plus aucun message. Et pourtant la nuit tombée, je n’ai qu’une seule manière de trouver le repos : je vérifie.

Le mois de juin s’écoule, sans nouvelles. Je m’impatiente, relis nos précédents échanges, tente en vain d’y découvrir un sens caché qui m’aurait échappé.

En juillet, toujours aucun chiffre près de la petite enveloppe. Arrivée la moitié du mois, la lassitude s’installe. Les interrogations aussi : est-ce que cet anonyme s’est juste moqué de moi ? Suis-je juste un guignol dont on s’amuse ?

Août sera marqué par la routine. Je continue de m’assurer, à chaque soleil couchant, que la boîte de réception est vide.

Absurde, je le sais. Mais je dois écouter…Enfin lire.

Septembre 2018. Je n’ai pas perdu l’habitude de consulter cette messagerie de laquelle je n’attends plus rien. Je reste pareillement captif de mes habitudes : travail ; sport ; maison. Lorsque je retourne sur le forum avant de dormir, c’est seulement pour ne pas être assailli par les insomnies.

Alors quand, à l’occasion de mon contrôle habituel, un « 1 » blanc dans un rond rouge apparaît, mon cœur palpite.
Est-ce de l’inquiétude ? Une forme d’excitation ? L’espoir d’être enfin déchargé de cette corvée ?

Je serais incapable de le dire. Le plus important, au bout du compte, est que j’ouvre le message.

– « Vous écoutez, mais vous ne réfléchissez pas? ».

Cette fois, je suis en colère. Je me tape tous ces récits, ils viennent me harceler le jour, la nuit, on me fait mariner sans autres égards ; et désormais, on me reproche de ne pas comprendre des énigmes sans queue ni tête.

– « Vous n’avez qu’à m’expliquer si vous êtes si malin. A dans 2 mois j’imagine ».

Je n’ai pas à attendre si longtemps. Le lendemain soir, je reçois une nouvelle interpellation de « PSOUSAMENDERS » l’insupportable.

– « Combien d’histoires vous faudra-t-il pour comprendre ? Réfléchissez aux passages. Vous êtes à la croisée des chemins. Ne voyez-vous pas les tunnels où ils s’engouffrent ? Ceux où le mal s’avance ? Certains s’évaporent ; d’autres se tapissent dans les ombres ; d’autres attirent leurs proies jusqu’à eux, les jettent dans leurs pièges. Mais tous se faufilent dans les passages ouverts. Réfléchissez. ».

C’est le dernier message que j’ai reçu.

Il/elle a raison. Je ne comprends pas.

En attendant, mon compte sur ce forum reste ouvert.

Et je regarde, chaque soir, si un nouveau message m’y attend.

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