9. La rouge

Je rentrais du bureau ce soir d’octobre 2019. Il était tard ; j’avais eu des affaires urgentes à régler. Des réunions à préparer, des appels à passer.

Le seul avantage en ces circonstances, est d’être soustrait au flux intense des heures de pointe. Dans le tram, je lisais un article d’une revue locale qui titrait : « Les mécanismes cérébraux de la violence ».

Je m’étais installé confortablement dans le dernier wagon, quasi-désert à cette heure.

Étaient seulement présents une belle femme à la peau noire assise devant moi, vêtue d’une parka imperméable beige, dont la tête endormie reposait contre la vitre du tram ; et un jeune homme brun d’environs 28 ans se tenant debout derrière mon siège, une main accrochée nonchalamment aux prises anti-chutes du transport en commun.

Alors que j’apprenais que « l’on peut trouver des anomalies de certains circuits cérébraux chez les personnes portées vers la violence » , une voix s’éleva dans mon dos.

« J’ai entendu une autre explication cet été sur les mécanismes de la violence. Un truc un peu chelou ».

L’individu penchait sa tête par-dessus mon épaule, lisant le gros titre. Sans me demander mon avis, il poursuivit son histoire :

« Enfin quand je dis une explication…Vaut mieux que je vous explique du début sinon vous pigerez pas.

Je sais pas pourquoi, mais je me souviens bien de cette soirée. Il y avait un vieux sdf barbu qui déambulait sur l’une des places centrales de la ville. C’était un jeudi soir, je crois que c’était en juin. Ce mec ajoutait encore du bruit au brouhaha ambiant de la place. Si je me souviens bien de ce qu’il gueulait , c’était quelque chose comme :

«  Vous ne voyez donc rien ? La rouge est là ce soir !»  » .

Le jeune homme avait pris une voix rauque, caricaturant les sonorités d’une gorge enfumée des années durant.

Il prolongea son récit :

« Il faisait chaud. Ça faisait déjà plusieurs jours que l’atmosphère s’était alourdie.

Les gens sortaient du travail et se ruaient dans les magasins juste avant leur fermeture.

Moi j’étais assis sur une marche au pied de la statue centrale, et j’entendais des disputes éclater ici et là.

Je sais pas trop si c’était la chaleur ou la veille des vacances, mais en tout cas, la tension était palpable depuis plusieurs jours. Et y avait ce clochard usé qui invectivait les gens en beuglant : « Mais arrêtez de la nourrir ! Pourquoi je suis le seul à la voir ? ».

Évidemment, comme j’ai de la chance, il a fini par se diriger vers moi avec sa dégaine pas très originale. Torse-nu, une bière à la main.

Je me souviens d’avoir pensé : « Putain…pas ce soir » ».

Dans le tram, le conteur rosit, gêné par ses propres excès de langage. La femme en face de moi poussa un léger soupir, les yeux toujours clos, son beau visage se reflétant dans la vitre martelée de gouttes de pluie. Lui se justifia instantanément :

« moi aussi parfois, j’ai des semaines lourdes et besoin d’avoir la paix hein… ».

Il se racla la gorge, faisant mine de rien et poursuivit :

« Le SDF est arrivé près de moi. La il m’a demandé :

« Toi non plus tu la vois pas hein ? ».

Comme je m’en étais douté en le voyant s’approcher, il était venu me parler.

J’ai volontairement pas répondu, et fixé du regard le magasin où se trouvait la personne que j’attendais.

Il pouvait pas me foutre la paix et il a continué : « C’est normal que tu vois rien ! Tu regardes ailleurs, comme tout le monde. Vous avez les yeux en bas…Sur vos nombrils…ça l’arrange bien ça ! ».

Moi j’ai soufflé, j’ai pris mon téléphone dans ma poche histoire de focaliser mon attention ailleurs. Je le sentais qui continuait à me regarder, à vouloir attirer mon attention. Franchement il m’énervait.

Ça vous rend pas dingue parfois de pas pouvoir vous balader tranquille sans être emmerdé ? Surtout que je devais en plus attendre ma compagne qui faisait les magasins.

Et bien sûr, y avait le clochard qui arrêtait pas de me parler :

« T’es comme les autres hein ! La rouge vient, joue avec vos désirs et vos rancunes, jusqu’à ce que vous lui donniez le sang dont elle a envie. Et vous, bande d’abrutis vous obéissez ! »

Quand j’ai entendu cette phrase, j’ai complètement perdu mon sang froid. Je lui ai dit :« C’est moi l’abruti ? Je suis pas le vieux con qui a rien d’autre à foutre que de faire chier les gens dans la rue hein! » »

Dans le transport, le jeune homme afficha un air surpris :

« Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Je pouvais pas juste l’ignorer ? » .

Il me posait la question à moi, assis sur mon siège, mais je sentais qu’elle s’adressait d’avantage à lui-même.

De mon côté je commençais à me demander le rapport avec l’article que je lisais dans le tram…surtout que j’avais déjà loupé mon arrêt. Mais le conteur ne me laissa pas le temps de poser la question et continua sa narration :

« Le vieillard avait l’air de se moquer complètement que je l’insulte comme ça. Il a juste éclaté de rire et m’a demandé :
« Hahaha et alors ? Si je suis qu’un vieux con pourquoi t’en as quelque chose à foutre de ce que je dis ? ».

J’ai répondu que j’en savais rien, que je savais pas pourquoi je m’emmerdais à lui répondre. Je sais que je connaissais pas cet homme et que je lui répondais sur un ton franchement inadmissible hein».

Mon interlocuteur semblait prendre conscience pour la première fois de la réalité de la scène qui s’était jouée cette soirée, en même temps qu’il me l’expliquait :

« Mais à cet instant, je me contrôlais plus.

Quand je lui ai parlé aussi mal, il m’a rétorqué un truc ; honnêtement hein, je suis pas superstitieux ni croyant hein, mais je me suis dit qu’il lisait dans mes pensées :

« Je vais te le dire pourquoi t’es comme ça », il m’a dit.

Puis il a continué avec cette phrase :

« C’est la rouge…elle vient jouer avec tes nerfs… toi tu craqueras peut-être pas, si t’as trop à perdre pour risquer d’être puni. Mais les autres, ceux qui n’ont rien et qui voudraient plus , ceux qui ont déjà mais pas assez à leur goût… Ceux-là mon gars, ils vont passer à l’action ».

Tout ce que j’ai trouvé à lui répondre sur le coup, c’est : « Putain j’ai rien compris…c’est n’importe quoi ».

Quand je pense à mes réactions ce soir-là, je me reconnais pas. D’habitude, j’aurais juste écouté d’un air distrait, je me serais contenté d’acquiescer jusqu’à ce qu’il ait fini sa tirade. Mais cette semaine m’avait saoulé. J’étais aigri, et je devais en plus attendre que madame ait fini son shopping, comme si c’était vital de le faire cette soirée hein.

Et lui il voulait pas me lâcher :

« Tu vois pas la planète rouge ? Elle est pourtant tellement proche de nous, elle effleure presque la terre ! ».

J’ai levé les yeux. Le ciel était teint d’une couleur pourpre par un sublime coucher de soleil.

Je me rappelle bien de ce mépris dans ma voix quand je lui ai demandé : « Vous dites ça parce que le ciel est rouge ? Ce sont les longueurs d’ondes de la lumière».

Pourtant, ce SDF continuait de beugler en titubant de gauche à droite : « Tu vois pas hein…pourquoi je suis le seul à la voir ? POURQUOI ?! ».

J’aurais dû avoir un peu plus de compassion pour ce vieux fou hein. Mais pas ce soir.

Mais ce qui est sûr, c’est que je me souviendrai toujours de la tirade qu’il m’a lâchée juste après. Je vous jure, je m’en rappelle quasi mot pour mot. Il a dit :

« Mais tu vois pas comme tout le monde s’énerve ? C’est la rouge…elle fouille dans vos pensées obscènes, en extirpe vos regrets , joue avec vos piteux orgueils, titille vos fiertés navrantes, manipule vos esprits dans ce qu’ils ont de plus arrogant. Et toutes vos frustrations…Oh oui, elles rejaillissent en un feu d’artifice,si bien que vous vous vengez sur autrui, coupable ou innocent. Et quand le sang coule, l’immense sphère Grenat elle, s’en repaît, et enfle. Parfois, elle consent une minuscule pause, quand elle est suffisamment pleine. Puis elle souffle à nouveau sur les braises de vos névroses et de vos fiertés, en attendant de reprendre son festin de haine. Mais son appétit est insatiable… ».

A cet instant, j’ai enfin aperçu celle que j’attendais depuis seulement 10 minutes, alors que j’avais l’impression que ça faisait des heures hein !

Je me suis levé, sans regarder le sans-abris.

Il a pointé sa bière vers moi , et lâché :
« Continue d’être con comme ça et de la nourrir, mais te plains pas quand des gens mourront sous l’effet de ses provocations !».

« Oui oui… c’est ça…». « Poivrot ». C’est le dernier mot qui m’est venu. Pas joli, je sais hein.

J’ai traversé la place pour retrouver ma compagne.

Derrière moi je l’entendais continuer de gueuler :
« CONTINUE ET LA PÂLE VIENDRA SE NOURRIR DE TOI ELLE AUSSI ! »

J’ai fait semblant de pas l’entendre.

Quand je suis arrivé à hauteur de mon rendez-vous, une bagarre a éclaté dans le magasin.

On a décidé de presser le pas jusqu’à la maison. Sur le chemin, je regardais le coucher de soleil. Le ciel était d’une sublime couleur sang ce soir là.

Je sais même plus à propos de quoi on s’est disputés en montant les escaliers qui menaient à l’appartement. J’ai forcément trouvé un prétexte risible, pour relâcher ma frustration.

J’ai jeté mes affaires sur le canapé du salon, et allumé les infos – petite technique pour fuir toute discussion constructive hein.

L’image du JT s’est affichée. La voix du présentateur a résonné dans mon salon :

« Bonsoir, édition spéciale, un attentat à tué un policier et blessé huit autres personnes à Tunis aujourd’hui ».

Mes yeux passèrent du sang des images diffusées à l’écran à celui du ciel.

C’était un magnifique coucher de soleil hein. »

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