10. Cerbère

– « Je préfère pas en parler ».

Notre nouveau coéquipier déposa sur le plan de travail en acier inoxydable le plateau chargé de sandwichs débordant de sauces, de fromages et de steaks, avant de nous adresser son dos épais et l’arrière de sa tête aux cheveux bruns et bouclés qui repartait à son poste de travail.

Mon regard croisa celui circonspect d’un autre collègue, tandis que j’emballais la nourriture prête à consommer, mon ventre grondant à la vue de la viande grillée et de la sauce rouge légèrement sucrée sur laquelle je commençais à fantasmer. Je n’avais pas eu le temps de manger depuis un moment, ayant rejoint mon travail dès ma sortie des cours en ce vendredi d’avril 2013.

Nous étions trois en cuisine ce soir-là. Il n’était que 18h00, mais le rush s’annoncait difficile puisqu’il manquait au moins une quatrième paire de mains.  il n’y avait que moi, et ceux que j’appellerai Redouane et Guillaume afin de préserver leur anonymat.

Redouane et moi travaillions ensemble depuis déjà quelques mois, tandis que Guillaume venait tout juste d’arriver il y a à peine une semaine. Dans la mesure où c’était la première fois que nous prenions notre poste en sa compagnie, nous l’interrogions naturellement sur son parcours – histoire de faire la conversation.

Il nous avait alors laissés sur un refus de communication qui annonçait une soirée des plus gaies. Redouane, un jeune homme d’origine maghrébine d’assez petite taille et à l’humour perçant, passa le reste de la soirée à me glisser à l’oreille des suppositions toutes plus débiles les unes que les autres sur le passé du nouveau venu.

Il me semble avoir vraiment tout entendu.

– « tsais quoi je suis sûr il s’est échappé d’une secte » avait-il commencé. « T’as vu sa dégaine sérieux !». Guillaume n’avait certes pas beaucoup parlé jusqu’à présent, mais je voyais pas en quoi ça le rapprochait des religieux qui sonnent aux portes.

Rédouane supposa ensuite qu’il s’agissait peut être d’un ancien tueur en série , ou l’échappé d’un asile de fous…chaque fois qu’il m’amenait un plateau de sandwichs prêts à l’emballage, j’avais droit à une nouvelle hypothèse délirante.

Si bien qu’au fil de la soirée, le novice paraissait encore plus maussade qu’à son arrivée, alors que de mon côté je devais retenir des fous rires à répétition.

Et pour ajouter à tout cela, le rush était difficile et intense.

– « J’ai 4 burgers en attente la ! » criait une caissière.

– « Ils arrivent les bacon ? » me harcelait une autre.

– « Je veux 4 menus avec les nouveaux burgers sur la pub » commandait une voix malpolie au drive.

– « C’est bon j’ai pas quatre bras » rétorquait Rédouane quand je lui donnais des instructions.

« Putain ça sonne aux frites la ! » beuglait un manager.

S’y ajoutait la chaleur, les incessants allers-retours entre la cuisine et la chambre froide pour chercher les aliments qui n’avaient pas été mis en place la journée, les poubelles à vider, le lavage des mains régulier.

La parfaite illustration d’une soirée d’un job étudiant : La course, le stress, les rires, l’engueulade, les clients, les dramas, la fatigue.

Guillaume lui ne prononçait pas un mot. Peut-être de vagues « d’accord » quand je lui demandais de lancer un plateau de sandwichs.

Après trois heures à s’activer comme des fourmis pour assurer le service – contre une rémunération minable au smic – il était l’heure des premières pauses.

Redouane partit manger, me laissant seul avec Guillaume.

-« Moi jte dis lui tourne pas le dos » m’avait-il encore lâché juste avant de s’enfuir en pause.

Ignorant les idioties de mon collègue, j’expliquais au nouveau les habitudes d’après-rush ; un équipier polyvalent continuait à assurer la production tandis qu’un autre commençait le nettoyage et les mises en place.

– « Pour laver celui-là, faut être deux par mesure de sécurité. Donc tu m’appelles pour que je soulève avant que tu passes le chiffon en dessous » lui expliquai-je.

– « Je sors de prison » me répondit-il.

– « Pardon ? ».

– « J’étais en taule. Pour trafic de drogues ».

-« Ah…C’est pour ça que tu voulais pas en parler ? ». Je commençais à m’inquiéter à force d’avoir entendu les débilités de Redouane que j’insultais intérieurement.

– « Non. Ça je m’en fou. C’est juste que quand j’en parle ça me rappelle là-bas. Et j’ai vu des trucs que les autres ils pourraient pas comprendre putain. Toi si. On le sait. »

Ça recommençait. Certains diraient qu’il m’avait repéré comme une oreille à laquelle se confier…D’après moi j’étais surtout une bonne pomme à qui refourguer ses cas de conscience.

– « Quand j’ai été jugé et condamné à de la ferme, ça a été un choc. T’es au tribunal. Tu rentres pas chez toi…On te mets les menottes à la fin du procès et on t’embarque. Pas de passage par la case maison. Allez directement en taule putain ». Il m’expliquait tout ça sur un ton relativement détaché, tout en nettoyant le dessous du toaster de pain que je soulevais à l’aide de gants spéciaux.

J’avoue avoir été surpris. il avait un visage qu’on aurait pas imaginé en prison. A la fois trop jeune et pas assez…blessé ? ou pas assez violent ? je ne saurais dire. Peut-être ses yeux bleus perdus dans le vide…

– « Le trafic de stups c’est un truc assez classique dans mon quartier…Les gens ils vivent beaucoup grâce à ça.

Enfin voilà la taule…Dès que t’arrives mon gars la fouille à poil putain … Ils te demandent même de soulever les couilles pour vérifier que t’as rien genre lame de rasoir…Ça s’est un peu calmé après, mon avocat m’a dit que la France a été condamnée par l’Europe là. Après ça les contrôles étaient moins hards avant d’aller dans les parloirs. Ils nous demandaient plus tout le temps d’enlever nos fringues, ils palpaient juste habillés… sauf cas extrêmes.

Mais y en a un mon pote … Je te jure qu’il s’en foutait de tout ça, l’Europe et les règles. Et le reste du personnel lui disait rien. Y avait d’autres connards hein mais lui…On l’appelait Cerbère ce bâtard. Un putain de chien sadique. »

Il partit quelques instants ranger un équipement en inox au fond du couloir.

Quand il revint, il poursuivit son histoire alors même que je lui demandais de m’aider à préparer des sandwichs, afin d’anticiper les commandes d’une nouvelle vague de clients qui entraient dans le restaurant :

– « Cerbère c’est un mec chauve ultra tanké. T’as jamais vu un mec avec une gueule de pitbull comme lui sérieux. Lui il a continué à foutre les gens à poil. Pourtant y a des caïds là où j’étais mec. Mais ce connard putain…Il avait peur de rien ni personne. Comme si il était intouchable. On sait tous que dans les douches il a foutu sa matraque dans le cul d’un dealer réputé pour être un bonhomme. Je te jure lui, il est pas net. Et je sais qu’il taffe toujours là-bas.

Le pire c’est même pas ça mec. Cerbère je suis sur qu’il a fait pire. Y a des gars qui sont morts dans des moments pas clairs. A chaque fois ils étaient seuls avec lui. Y en a eu trois, des putains de durs hein.

Comment ça se fait qu’il se soit retrouvé seul avec ? Trois fois ? Et les trois fois ils ont essayé de l’attaquer on va me dire ? Ils nous prennent pour des cons on le sait. On sait tous. Mais on a fermé nos gueules.

Y a jamais eu de suite, pas de sanction du directeur, pas de procès. Crois moi, lui y a personne qui lui dira rien. Je suis sur qu’y a même aucun avocat qui va attaquer quand c’est lui. Comme si tout le monde était interdit de le toucher. Ni les mecs d’en haut, les gars du système tu vois ce que je veux dire. Ni nous en bas, les voyous. Même pas les bandes organisées.

Le pire dans tout ça tu sais ce que c’est ? Les gars, les autres détenus, et même les gardiens, ils parlent. Ils disent qu’on avait pris des morceaux sur les trois corps. Et ils disent aussi qu’y a pas qu’en taule qu’il butte des gens.

En cabane, tsais, les détenus, si on nous parle mal ou quoi on pète des plombs. Mais tout le monde ferme sa gueule si il s’agit de lui.

Ils disent juste : « Le Cerbère c’est le chien du diable. Prie pour pas te retrouver avec lui ». C’est tout. »

Dans le restaurant, les caissières reprenaient le balai des commandes. Au casque dédié au drive, j’avais le loisir d’entendre la pauvre travailleuse assiégée des demandes d’ahuris imbibés d’alcool et de cannabis, toujours originaux à cette heure :

« Hé on veut des kebabs. Hé…Hé madame Hé madame des kebabs ». Ce genre de guignols allaient défiler toute le reste de la nuit.

Guillaume lui, parlait toujours à mon côté. J’éteignais le casque pour mieux l’entendre :

 » Tsais, y a des mecs qui ont dit qu’ils l’avaient vu faire sa ronde le cerbère les soirs où il a butté les gars. Et ils disent qu’il était pas seul. Il paraît qu’y avait un mec avec lui. Un type avec une voix genre suave. Il avait des bottes parce qu’on les entendait claquer sur le sol. Ils ont pas vu sa gueule, juste un genre de chapeau de cuir de merde.

Et tsais quoi ? Ils disent que c’est lui qui a demandé à Cerbère d’emmener les gars. Et le mec en cuir tu sais ce qu’il a dit Putain ? Tu sais ce qu’il a dit ?

Que eux ils avaient l’air d’avoir des couilles. Et que ça pourrait lui être utile. »

Guillaume ne bougeait plus, son regard sur son plateau, alors que la plaque de cuisson des steacks se relevait pour qu’il puisse les déposer dans ses sandwichs.

« Je t’ai dit qu’il leur manquait des bouts aux mecs qu’on a retrouvés… ».

J’aperçus à ce moment-là Redouane revenir de sa pause.

« Bon c’est à toi d’y aller ! » Me lança-t-il joyeux.

J’ôtais le casque, déchirait le tablier de plastique blanc accroché à mon cou et à ma taille, passait une main sur mon visage fatigué. Je me dirigeais vers la pointeuse où se trouvait encore Redouane qui me tapa sur l’épaule tandis que j’attrapais mon badge, geste amical qu’il appuya d’un :

 » Bon appétit ! ».

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